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Dans la veranda
Albert Bensoussan

Récit d'Albert Bensoussan, qui se souvient de son enfance en Algérie...
L'humour, la verve inépuisables de ce maître-écrivain, par ailleurs
grand traducteur de l'espagnol.

Et, à propos de l'Algérie... écoutons A. Bensoussan :

L'Algérie juive, et après ?

À force de me pencher sur ce lointain rivage d'Algérie, que nous avons
peuplé deux millénaires durant, et dont nous fûmes bannis par la force,
la terrible force des choses, je me demande s'il reste encore quelque
bribe de ce judaïsme algérien.?Alors je vais et je viens, je cherche
dans les archives, j'interroge mes papiers, je fouille ma mémoire et
voilà et voilà…?Invité à m'exprimer à l'Unesco en 2003, à l'occasion de
" l'Année de l'Algérie " en France, j'y ai évoqué cette vieille alliance
entre les deux fils d'un même père, Abraham / Ibrahim, " père éminent "
- Ab-Ram, selon l'étymologie, autrement dit : le patriarche. Algériens
arabes, berbères et juifs ont la même mère : la terre algérienne - quel
que soit le nom que lui donna l'histoire : Numidie, Maurétanie,
Berbérie, royaume des Aurès… -, terre qui les a portés et aimés sans
partage. Au point qu'on ne peut parler des uns sans évoquer les autres.
Si l'on regarde en arrière, du XIVe siècle avec Ibn Khaldoun, historien
des Berbères (dans son ouvrage monumental Kitab al Ibar), qui le premier
a parlé de tribus juives ou judaïsées (j'attends qu'on m'explique la
différence) et de la Kahéna, fille de Tabet, reine des Aurès, et plus en
amont, en supputant sur les vagues d'immigration venues du bassin
méditerranéen, on ne peut que constater le vaste brassage et
l'installation au sein d'une même mère qu'on a, sur le tard, appelée
Algérie …J'ai pu, alors, dans l'euphorie d'un espoir de réconciliation
dont nous serions frustrés, prêcher cette bonne parole ou énoncer le vœu
pieux : chalom / salam / azur :?On peut retracer cette commune mémoire
pour un destin longtemps commun. Les familles juives d'Algérie portaient
des patronymes partagés par Arabes et Berbères : Guedj, Taïeb, Touati,
Khalfa et Saïd, Bahloul et Haddad, Tabet, Akoun, Hanoun, Bakouche ou
Abib… (le grand-rabbin Maurice Eisenbeth en a scrupuleusement dressé la
liste patronymique, dans un ouvrage de référence), sans oublier tous ces
noms en Ben qui, dans les années qui ont suivi l'indépendance de
l'Algérie, ont uni souvent les uns et les autres sous la même
réprobation métropolitaine. Quant aux prénoms, s'il est vrai qu'avec la
colonisation ils évoluèrent vite vers la francisation, ils gardaient
pour beaucoup encore, dans la première moitié du XXe siècle, l'empreinte
arabe : Aïcha, le plus courant pour les femmes (c'est le prénom de ma
mère), Sultana, Mariem, Mah'a, et pour les hommes, Mes'od, Makhlouf,
Saadia ou Ichoua, Brahim ou Youssef. Mais que penser aussi de ces
prénoms choisis par les musulmans d'Algérie : Ishak, Sarah, Rahal, Léa,
Yacoub, et bien sûr, en milieu berbère, Kahina, tant en faveur
aujourd'hui ? De même le vêtement, l'habitat, les goûts culinaires les
rapprochaient. Parenthèse anecdotique : les Juifs du Mzab, qui étaient
avant l'Indépendance quelques milliers, étaient évidemment habillés
comme leurs " cousins " musulmans, et je me rappelle tel Juif mozabite
déambulant en pleine Casbah, tout vêtu de blanc saroual, boléro, bas de
laine, cape immaculée et vaste turban enroulée autour d'une chéchia : et
voilà, il mangeait un bout de pain en pleine rue au nez et à la barbe
des musulmans jeûneurs ; il fut donc réprimandé et molesté, jusqu'à ce
qu'il puisse expliquer, en arabe, sa langue, qu'il était soumis à la
seule loi de Sidi Moussa, notre Moïse. Beaucoup de ces Mozabites, tous
profondément marqués par le judaïsme et s'exprimant (et écrivant) de
tout temps en hébreu, feront leur alya après l'indépendance d'Israël, et
en 1962 ceux qui restaient émigrèrent, principalement à Strasbourg, la
ville française la plus soucieuse d'orthodoxie juive.?L'écriture juive
d'Algérie n'a cessé de s'interroger sur cette identité-là en l'exprimant
ou en la sondant par le biais de ce que Guy Dugas (dans Littérature
judéo-maghrébine d'expression française) appelle la " nomination ".
Était-ce héritage de la Bible hébraïque, passant en revue les
générations ou toledot, énumérant pieusement ces noms anciens, ces
prénoms qui disent l'histoire et les filiations ? Ou est-ce la puissance
du verbe qui, sur cette terre, de contes plus que de contemplation, a
privilégié le verbe sur l'image ? Comment s'étonner que cette
littérature algérienne donne plus à entendre qu'à voir ? Et donc, Juifs,
Berbères et Arabes, parce que pareillement autochtones ou indigènes, et
relevant d'une même tradition orientale, sont aussi cousins par
l'écriture. Certains ont longtemps pu croire qu'Elissa Rhaïs était une
musulmane algérienne, avant de découvrir que cette grande conteuse, de
son vrai nom Rose Boumendil, était bel et bien juive.?A propos de
langue, signalons que les Juifs d'Algérie, tout en ayant gardé largement
leurs connaissances hébraïques (contrats commerciaux, actes religieux,
ketoubot… rédigés en hébreu), étaient de langue arabe jusqu'à la
Conquête, et même bien après. Ils correspondaient entre eux en utilisant
le judéo-arabe. Mon père, jusqu'au bout, reçut des lettres de son cousin
germain, un rabbin marocain, écrites en hébreu qui, lorsqu'on le lisait
était, en fait, de l'arabe, car l'arabe était la langue véhiculaire de
tous. De même notre Haggadah était-elle entièrement traduite en arabe
rédigé en caractères hébraïques - Robert Attal, dans Regard sur les
Juifs d'Algérie, dresse un éloquent bilan de l'édition de ces textes, et
Simon Darmon, qui a fui Alger pour Jérusalem, nous a donné en 2001 La
nouvelle Haggada, commentant, transcrivant, préfaçant et réalisant
l'édition de la Haggada algéroise de notre enfance, éditée par Félix
Sébaoun à Alger en 1946, avec une préface de notre grand-rabbin Maurice
Eisenbeth. Quand ma grand-mère Sultana était chez nous, à Alger, pour
Pessah, mon père ne manquait jamais de faire suivre chaque paragraphe
hébraïque de sa traduction en arabe ; de sorte que hébreu et arabe
étaient étroitement mêlés dans ce récit de la sortie d'Égypte - une
terre qui se dit pareillement en hébreu Misraïm et en arabe Misr. Car
mes parents, nés à la fin du XIXème siècle, s'ils parlaient français,
avaient toujours l'arabe pour langue maternelle, et je ne pouvais
m'entendre avec Lalla Sultana, ma grand-mère, qu'en baragouinant avec
elle, ni plus ni moins que tant de " beurs " en France, exilés de la
langue de leur mère.?Ce ressassement des frustrations géographiques ou
politiques est, heureusement, sans cesse contrebalancé par la
revendication d'une mémoire, seule patrie possible, mais que n'a-t-on
dit que nous étions le peuple de la mémoire ? C'est peut-être vrai que
nous n'effaçons rien, et le cri biblique d'Isaïe : " Si je t'oublie,
Jérusalem, que ma droite se dessèche ! " retentit toujours, tous azimut.
Demeure en définitive une foi émouvante et troublante qui n'est pas
seulement fidélité au territoire, mais aussi et surtout à cette
géographie humaine qui fondait depuis des siècles le cousinage
judéo-arabe. C'est au nom de cette fraternité (ou de cette utopie) que
Line Meller-Saïd écrit cet émouvant récit Alger, un enfant dans la
tourmente, fondé sur l'amitié de deux enfants, Abraham et Mustapha, qui
saura résister au conflit et se renforcer dans l'exil. On trouvera une
même expression de cette fraternité judéo-arabe dans le beau poème de
Souhel Dib, Moi, ton enfant Ephraïm où l'écrivain arabo-algérien entre
dans la peau et la voix de son ami Jacob, à qui l'ouvrage est dédié,
pour exprimer la quête d'un impossible retour - " Je fouille le sol à la
recherche de mes racines déchirées " - et la nostalgie de Tlemcen, haut
lieu d'une foi partagée autour de la sépulture du célèbre Rab Ephraïm
Enkaoua. La seule question qu'on se pose désormais est : reste-t-il une
place pour l'utopie, et la tant vantée coexistence d'Andalousie
n'est-elle pas autre chose qu'un mythe historique ??Car comment
comprendre cet effacement de la mémoire juive dans l'Algérie
d'aujourd'hui ? Il est vrai, plus une seule synagogue (toutes ou presque
sont devenues des mosquées), des cimetières " israélites " dévastés ou à
l'abandon, plus de communauté juive, plus de Juifs. Ce jeune ami
algérien rencontré à Rennes était tracassé par cette oblitération : En
Algérie, les jeunes, qui sont la majorité de la population, ignorent
tous qu'il y a eu des Juifs en grand nombre dans ce pays, voilà ce qu'il
m'a dit, et alors il m'a convié à une émission universitaire de " Radio
Campus " pour rappeler que nous, Juifs, étions cent trente mille à
partir à l'heure de l'indépendance. Aujourd'hui, grâce, notamment, à
l'entreprise pédagogique d'un Jean-Pierre Allali, tous ces Juifs qui ont
quitté, contraints et forcés, les terres arabes, qui furent pour
certains leur patrie séculaire, peuvent bien prétendre à être reconnus,
quelque part, comme des " réfugiés ". Comme tous les réfugiés de par le
vaste monde, ils ont tout laissé derrière eux (qu'est devenu mon piano ?
où est passé ma bibliothèque ? qu'en est-il de ces objets familiers qui
composaient le paysage familial ?)… Et alors, comment interpréter notre
peine et notre nostalgie ? Comment comprendre le tourment de l'exil, que
rien, pas même le temps, et surtout pas l'âge, ne saurait effacer ??Bon,
alors Enrico Macias est toujours interdit de retour à Constantine, sa
ville natale. Et moi-même, plusieurs fois invité à divers colloques en
Alger-la-Blanche, j'ai vu l'une après l'autre ces invitations réfutées
sous divers prétextes ; tout comme quelques miennes historiettes qui
devaient paraître à Alger et dont l'édition est toujours en suspens.
Ainsi va ma plume errante au-dessus du pupitre de mon enfance d'où toute
encre s'évapore irrémédiablement. J'écris donc dans la lumière
artificielle de l'écran de mon PC, ressassant mes histoires, radotant
peut-être, mais contant toujours, avec aux yeux ce sable de nos semelles
et au nez cette odeur d'asphodèle à jamais flétrie, sans rien dire de
l'oreille orpheline du malouf constantinois, dont le maître fut Cheikh
Raymond Leiris, le musicien juif assassiné en 1961, dont le gendre
s'appelle Gaston Ghrenassia, alias Enrico Macias. Mon champ de vision,
qui s'étrécit de jour en jour, ne retient plus que cette véranda de
notre immeuble, à Alger, où se dressent encore les tréteaux d'une
chancelante mémoire.?Et comme j'en parlais ces jours-ci à des amis
algériens qui ont choisi de vivre sur la bonne rive, en me lamentant
encore et toujours de l'effacement de toute présence juive en Algérie,
et de cette incompréhension inouïe du monde arabo-musulman à l'égard de
ces Juifs qui ont tant vécu en leur proximité, et les ont même précédés
au Maghreb comme au Machrek, voilà qu'entre la poire et le fromage,
j'évoquais ces charcuteries alsaciennes et juives que je vais
périodiquement acheter dans le IXème arrondissement de Paris, afin de
respecter pieusement la tradition de la " table dressée " - en hébreu :
Choulh'ane Aroh'. Le mot m'a-t-il échappé ? j'ai parlé de " saucisson
cachir ", en prononçant bien " cachir " et non " casher " à la mode
ashkénaze. Ce mot-là, " cachir ", était parfaitement ancré dans la
mémoire coloniale, et l'on veut bien se souvenir d'un roman à succès de
Ferdinand Duchêne, Mouna, cachir et couscous, célébrant en 1930, un
siècle après la Conquête, l'union gastronomique des trois religions. Et
bien voilà, dans l'Algérie indépendante, depuis quarante-cinq ans, on
consomme du saucisson d'où toute viande de porc est exclue, car elle
serait trefa, viande interdite chez musulmans comme juifs par la grâce
de notre commun patriarche. Et comment l'appelle-t-on, ce saucisson
autorisé par la religion ? Le cachir, oui, on l'appelle aujourd'hui " le
cachir ". On trouvera sur Internet les mille et une façons de préparer
le cachir algérien. Au terme de cette mince réflexion on peut enfin
répondre à la question initiale : après tant de siècles de coexistence
judéo-berbéro-arabe en terre algérienne, et en conclusion de ce
permanent cousinage qui tira tant de rires et de larmes émues à Elissa
Rhaïs, notre plus grande conteuse, qu'y a-t-il encore de juif dans
Alger-la-Blanche ? Un saucisson nommé cachir.?

Albert Bensoussan
Blog d'A. Bensoussan sur " Terredisrael ".co

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*/ L'auteur/*


Albert Bensoussan est né en Algérie, en 1935. Agrégé d'espagnol, il a
enseigné à Alger, puis en France, à la Sorbonne, et à l'université de
Rennes. Il est aujourd'hui Professeur émérite de l'université de Haute
Bretagne.
Traducteur de divers auteurs espagnols et sud-américains, dont Mario
Vargas Llosa, A. Bensoussan est également l'auteur d'une oeuvre
protéiforme. Citons notamment, dans sa bibliographie, /Les Bagnoulis/,
Mercure de France, 1965 (Repris dans /Algérie, les romans de la guerre/,
Omnibus, 2002), /Isbilia/, Oswald, 1970,/ La Bréhaigne/, Denoël, 1974,
/Frimaldjezar/, Calmann-Lévy, 1976 (prix de l’Afrique méditerranéenne),
/Au nadir/, Flammarion, 1978, /L’Échelle de Mesrod,/ L’Harmattan, 1984,
/Le dernier devoir/, L’Harmattan, 1988, /Mirage à trois/, L’Harmattan,
1989, /Visage de ton absence/, L’Harmattan, 1990, /Le marrane/,
L’Harmattan, 1991, /La ville sur les eaux/, L’Harmattan, 1992,
/Djebel-Amour ou l’arche naufragère/, L’Harmattan, 1992,/ L’Échelle
séfarade/, L’Harmattan, 1993, /Une saison à Aigues-les-Bains/, Maurice
Nadeau, 1994, /Le Félipou/ (contes de la 6ème heure), L’Harmattan, 1994,
/Confessions d’un traître/, Presses Universitaires de Rennes, 1995,
/L’œil de la sultane/, L’Harmattan, 1996, /Les eaux d’arrière-saison/,
L’Harmattan, 1996, /Les anges de Sodome/, Maurice Nadeau, 1996, /Une
enfance algérienne/ (collectif), Gallimard, 1997 (repris en Folio), /Le
chant silencieux des chouettes/, L’Harmattan, 1997 ,/ Le chemin des
aqueducs/, L'Harmattan, 1998, /Retour des caravelles/, Presses
Universitaires de Rennes, 1999, /L’échelle algérienne/, L’Harmattan,
2001, /Pour une poignée de dattes/, Maurice Nadeau, 2001, / *Les
Algériens au café*/ (collectif), Editions Al Manar, 2003, */Aldjezar/*,
Editions Al Manar, 2003, */Mes Algériennes/*, Editions Al Manar, 2004, /
*Dans la véranda*/, Editions Al Manar, 2007.

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